[2/3] Quels cas d’usage pour la Blockchain aujourd’hui ?

Azmi Sbai Etude - Recherche

Introduction

Le livre de compte distribué qu’est la Blockchain continue son expansion depuis la parution du Bitcoin en 2008. En effet, par son principe elle assure authenticité, intégrité et historicité des transactions qui y sont agrégées. Ainsi comme indiqué dans le premier article de cette série intitulé « Blockchain : Introduction & fonctionnement », la Blockchain intervient dans l’optique de réduire les intermédiaires lors d’échanges entre des différentes entités.

La Blockchain est aujourd’hui le plus souvent reconnue pour son implication sur le volet financier. Cependant, le gouvernement Estonien, qui est une référence, l’applique dans un certain nombre de domaines tels que :

  • E-gouvernance avec un vote électronique
  • Santé avec les carnets de santé et les ordonnances numérisées
  • Identité numérique

Le but de ce deuxième article est de présenter des cas d’usage de la Blockchain dans plusieurs domaines et de concevoir un arbre de décision pour savoir dans quels types de situations / projets la Blockchain pourrait avoir sa place.

Domaines d’application de la Blockchain

Les applications financières

Les applications de la blockchain sont multiples et variées. Dans la finance, qui est le secteur dans lequel elle est la plus répandue aujourd’hui, on distingue les quelques domaines d’activité suivants.

 

 

Prenons l’exemple des transactions financières à l’international. Les infrastructures bancaires pour procéder aux transferts de fonds d’un continent à l’autre ont recours à un organisme central. Ce dernier en charge du bon déroulement de l’échange doit veiller à ce que les fonds soient déplacés selon le temps et les accords établis pour le transfert. Ces transferts de fonds ont le défaut d’avoir un délai de traitement particulièrement long. La Blockchain intervient de façon disruptive dans ce schéma en simplifiant les échanges grâce à une désintermédiation. En effet, par l’adhésion à une Blockchain privée de type consortium comme le collectif bancaire R3CEV, les banques seraient directement en lien entre elles.

Les banques du collectif utilisant la solution Blockchain Corda ont ainsi accès à un livre de compte distribué pour les transactions, les contrats et les documents importants.

La disruption apportée par la Blockchain (via le Bitcoin) à la finance se trouve aussi dans la création de la propriété numérique. En effet auparavant tout ce qui était digital – composé de bits et octets – pouvait être copié ce qui a été changé par le Bitcoin avec la création de jetons uniques.

Le domaine des assurances est connu pour ses procédures en nombre et ses contrats à établir et signer manuellement. Pour l’efficacité de ces procédures, des postes de supervision sont créés. Ces derniers étant eux-mêmes gérés par des Hommes, l’erreur reste possible. Dans ce cas de figure, le livre de compte distribué et sécurisé par la cryptographie intervient dans les applications de :

  • Lutte contre la fraude et la prévention des risques : Le transfert des demandes/réclamations sur un registre immuable peut éliminer les sources de fraudes dans l’industrie de l’assurance
  • Assurance domestique et immobilière: L’utilisation d’un registre distribué et des polices d’assurances exécutées au travers d’un smart contract pour simplifier les interactions entre les assurés et les institutions d’assurance.
  • Assurance santé : Nous faisons appel à la Blockchain cette fois pour partager et sécuriser par la cryptographie les dossiers de santé entre les institutions pour accroître l’interopérabilité dans l’écosystème de l’assurance santé et ainsi redonner la main aux patients sur leurs données médicales.

Des solutions Blockchain existent pour ces applications : IBM avec sa solution pour lutter contre les contrefaçons (IBM Food Trust), Allianz et son projet d’assurance captive ou MedRec pour les carnets de santé numérisés.

Les applications non financières

Beaucoup moins connue sur ce volet, la Blockchain intervient dans un certain nombre de domaines.

1) Chaîne logistique

L’approvisionnement est un secteur d’activité dense au regard du volume de marchandises acheminées qui requièrent traçabilité et sécurité durant leur trajet. Ces propriétés aujourd’hui peinent à être garanties et ceci partiellement en raison d’un manque d’interopérabilité.

La Blockchain pourrait jouer un rôle de facilitateur dans l’amélioration de la sécurité et l’efficacité du stockage/transfert des biens. L’idée est de l’utiliser pour enregistrer, de façon pérenne et surtout – quasiment – en temps réel, les différentes étapes d’acheminement. Ce suivi en continu, possible grâce à l’aspect distribué de la Blockchain, permettrait ainsi une meilleure gestion lors du transit de biens.

2) Vote en ligne

Les moyens d’expression des votants ont beaucoup évolué au fil du temps et parmi ces derniers, le vote électronique séduit par sa simplicité autour de la gestion de votes grâce aux automatismes de l’informatique. Utiliser la Blockchain dans un système de vote permettrait, avec ses attributs de distributivité et de non-altération des données, de supprimer les questions subsistantes sur les potentielles fraudes et de gagner en rapidité. La Blockchain rend disponible l’information sur le vote effectif dans un délai court (le temps du minage de la transaction: 15 s pour la blockchain Ethereum) sans pour autant divulguer le choix du votant. La sécurité des protocoles cryptographiques sur lesquels repose la Blockchain réduit la probabilité pour le processus d’être l’objet d’attaque en ligne notamment. Un décompte des voix quasiment en temps réel, une facilité d’utilisation et une sécurité accrue sont les critères pouvant soutenir la Blockchain pour cette application.

3) Internet des Objets

Un objet est considéré comme faisant partie de l’internet des objets lorsque ce dernier est un dispositif interconnecté avec d’autres de diverses natures selon plusieurs types de schéma de relations. La Blockchain jouerait un rôle novateur ici en gravant dans le marbre les interactions dans ces différents schémas.

Les propriétés de la Blockchain rendraient possible l’analyse quasi en temps réel de données. Prenons par exemple le cas de capteurs d’usure situés sur une voiture, ces derniers connectés à la Blockchain rendraient plus efficace la maintenance prédictive des composantes sans remettre en cause la sécurité des données transférées.

Ces derniers temps, la technologie Blockchain revient souvent lors de brainstorming pour la création de projets innovants. Il faudrait cependant prendre certains critères en compte et évaluer l’apport de cette dernière dans ledit projet avant de se lancer.

Pourquoi intégrer la Blockchain dans son projet ?

Avec l’effervescence de la technologie Blockchain, un certain nombre de projets intégrant cette dernière ont vus le jour. Malgré la disruption apportée par la désintermédiation de cette technologie à registres distribués, il faut tout de même prendre en compte un certain nombre de critères avant de se lancer. En fonction du type de projet et de sa finalité, on peut ainsi choisir :

  • Une base de données classique : dans l’optique où « un seul » participant est chargé de la mise à jour de la base,
  • Une Blockchain privée : dans le cas de plusieurs participants qui ne se feraient pas confiance mais souhaiteraient conserver des données privées,
  • Une Blockchain publique : dans le cadre de données non confidentielles et des participants souhaitant se référer à un tiers de confiance.

L’arbre de choix ci-dessous permet d’aiguiller son choix technologique.

 

 

Une Blockchain se voit ainsi confier l’avantage de rendre possible l’exploitation fiable d’un registre distribué permissif ou non et ce sans autorité de confiance. Mais cette technologie n’est pas à l’abri d’un désintéressement de la part des mineurs ou du publique. C’est pour ces raisons qu’il faut bien déterminer les enjeux de son projet avant de se lancer.

Quelques cas d’usage

Signature de documents

La signature électronique est sûrement l’une des applications de la Blockchain la plus répandue. Prenons par exemple le contexte d’une assurance qui souhaiterait interagir avec ses clients sur des produits dématérialisés. L’utilisation d’une solution Blockchain aiderait à vérifier facilement l’authenticité et l’intégrité des documents par la combinaison d’un mécanisme de hash et l’identité du signataire. Concrètement, le processus comporte quatre étapes à savoir :

  1. La création d’une version PDF du document qui sera signée par un Agent 1
  2. L’Agent 2 l’examine à son tour et signe aussi le document
  3. L’Intranet de l’assureur calcule un hash du fichier PDF et l’envoie à la Blockchain (Ethereum par exemple). Une fois le hash validé par les mineurs, le document est considéré comme étant signé.
  4. L’Agent 1 transmet ensuite le PDF et le lien obtenu à la signature du hash dans la Blockchain au destinataire qui peut vérifier sur le réseau Blockchain que le hash signé par l’identité de l’agent est valide.

Le client peut ensuite vérifier la signature en recherchant l’identifiant de son document dans l’API conçue à cet effet. Cette API s’interface avec la Blockchain et permet de récupérer l’enregistrement puis effectuer les comparaisons nécessaires pour valider l’authenticité et l’intégrité du document.

Si les gains en rapidité et coût sont avérés, il faut tout de même prendre le soin de bien gérer les clés des différents wallet et d’utiliser des algorithmes de hachage assez robustes.

IBM Food Trust

En vue d’un travail plus efficace dans la chaîne d’approvisionnement, IBM a entrepris de numériser les données et transactions. C’est ainsi qu’a vu le jour IBM Food Trust, solution software-as-a-service reposant sur la Blockchain Hyperledger.

L’idée ici est de fournir à tous les intervenants de la chaîne un écosystème alimentaire viable, sûr et intelligent. Chaque acteur peut ainsi interagir avec le produit en question pour obtenir son historique. Dans les faits, le consommateur en bout de chaîne obtient, au travers d’un scan de QR code, une certification sur les origines du produit.

En France, cette solution est utilisée notamment par Carrefour sur les références que sont la tomate Cauralina, les œufs fermiers de Loué… Au début du deuxième trimestre 2019, Carrefour et Nestlé se sont associés pour certifier la purée Mousline. Cette collaboration permet d’accéder ainsi aux informations telles que les variétés de pommes de terre utilisées, les dates et lieu de fabrication, les informations sur le contrôle qualité ou encore les lieux et dates de stockage avant la mise en rayon.

Cette démarche de traçabilité vient ainsi conforter l’ensemble des acteurs de la chaîne d’approvisionnement sans pour autant impacter le coût des produits.

Kodak

L’avènement du digital a permis une expansion de l’art visuel et notamment de la photographie. Cependant, les photographes peinent à vivre de leur métier et surtout avoir une reconnaissance dans la pratique de leur art. C’est dans ce cadre que Kodak veut développer des services Blockchain pour leur permettre de se réapproprier leur propriété intellectuelle. Le principe de cette solution est de permettre aux artistes la protection de leur copyright une fois leurs photos téléchargées sur la plateforme Kodak. Cette plateforme fournirait aux utilisateurs une protection de leurs actifs au travers d’un registre public sécurisé.

La traçabilité et la sécurité des images fournies par la solution permettraient aux différents propriétaires des photos de conserver leurs droits d’auteur.

Conclusion

La Blockchain est un protocole intéressant à utiliser en entreprise tant qu’elle reste novatrice dans le domaine d’application pour lequel elle est utilisée. Aujourd’hui sa principale application (celle qui s’avère la plus efficace à notre sens) est l’horodatage de données. Il important de bien peser les pour et contre avant d’instancier un projet Blockchain comme décrit dans cet article.

Nous retrouvons la chaîne de blocs aujourd’hui dans les secteurs de la finance où elle a révolutionné les transactions via la désintermédiation ou encore celui de l’administration gouvernementale comme démontrée par le pionnier en la matière qu’est l’Etat estonien.

Bien qu’âgée d’une dizaine d’année, la Blockchain, qui a fait preuve de disruptivité, est pour l’instant loin d’être arrivée à maturité. En effet, une majeure partie des solutions Blockchain actuelles repose sur sa propriété d’immuabilité pour garantir traçabilité et historicité des échanges. Lors de la conception du projet, l’évaluation de l’environnement technique, souvent réalisée hâtivement, conduit à des projets qui finiront obsolètes d’ici cinq à dix ans. Cette obsolescence sera notamment observée au travers d’implémentations « hasardeuses » ou hâtives d’applications décentralisées (c’est-à-dire basées sur la Blockchain) qui ne prendrait pas en compte certains critères de sécurité.

La sécurité est partie prenante de toutes les problématiques lorsqu’on en vient à traiter de sujets de solutions qui mettront de près ou de loin en relation des entités physiques ou morales. Cependant, quels seraient les enjeux de sécurité d’une Blockchain ? Une blockchain peut-elle se faire pirater ? Peut-elle s’arrêter du jour au lendemain ? Si oui, que deviennent les données stockées ou les crypto-monnaies détenues par les individus ? Ce sont autant de questions qui seront abordées dans la suite de cette série d’articles.

 

Auteurs:

Azmi SBAI

William TEKAM